Lettre ouverte à propos de l’« islam-instrument »

Lettre ouverte à propos de l’« islam-instrument »

Adressée par un petit gêneur à une grande personne

Son Excellence Koen Geens

« Napoléon si on veut être gentille, Despote prétendument éclairé si on veut l’être un peu moins »  

Avant-propos

« L’objection, l’écart, la méfiance sereine, l’ironie sont des signes de santé. Tout ce qui est absolu est du domaine de pathologie. » Friedrich Nietzsche

Son Honneur, notre ministre de la Justice, destinataire de la présente, a eu raison d’exiger – et d’exiger par le silence assourdissant – qu’on le laisse agir, qu’il occupe et exerce le pouvoir conquis à la sueur de son front, comme il l’entend. Il a eu raison, notre Ministre, et je lui adresse cette lettre en espérant qu’il daigne à accepter mes sincères excuses et regrets que je lui présente ici. « On peut assumer son passé et ne pas se nier comme être responsable. L’aveu de ses fautes, c’est cela, c’est la possibilité de rencontrer les autres », écrivait jadis Gérard Fourrez,

J’avoue que je suis responsable de mes fautes mais je n’en suis pas coupable, comme le disent les grandes personnes. A l’origine du conflit, se trouve ma méconnaissance des règles du fonctionnement des institutions, de la société et des us et coutumes politique dans mon pays d’accueil. En effet, venu d’ailleurs, j’ai appris trop tard, en l’an 2017, et dans un livre où « on le sait, disait Aude Lancelin, dans les démocraties qui sont les nôtres, l’intervention du peuple (des citoyens, ndlr) se limite d’ordinaire à choisir au milieu d’une poignée de nom propres et, une fois que le pouvoir a été remise à un de ces noms-là, le peuple (le citoyen) disparaît. Le plus suivant, il devient même un gêneur, on le prie alors de laisser les grandes personnes agir. »

En 2017, dans la langue de Voltaire, je comprenais déjà bien le sens de ce mot gêneur qui signifie hors-norme, dissident ou A-normale selon les désirs des grandes personnes, sur un mode ou un thème différent. Je l’avais appris, en 1989, aussi dans un livre où Maryvonne David-Jougneau disait : « Chaque société rejette ceux qui ne sont pas dans la norme, et parmi eux ses dissidents, sur un mode ou selon un thème différent. Socrate fut condamné à mort pour « impiété », thème de rejet dont avaient fait l’objet avant lui Anaxagore, Protagoras, Diagoras et Melos.

Dans notre société chrétienne, tous ceux qui n’étaient pas dans la norme ont été, sans distinction, considérés pendant des siècles comme « hérétiques », rejeté et brûlés comme sorciers et sorcières. Dans nos sociétés modernes, tout être à l’âge adulte dont la pensée et la volonté ne seront pas engourdies dans le cercle étroit de la vie quotidienne, et qui continuera à se battre pour un idéal, une aspiration, et qui manifestera encore de l’énergie sans que celle-ci soit canalisée dans des voies ordonnées (entendons celles des organisations, des syndicats, des partis) est soupçonné a priori d’être paranoïaque. »

De l’« hérétiques » au « gêneur » jusqu’au « paranoïaque », chaque époque a sa panoplie de diagnostiques et de remèdes pour guérir, ou punir, ses malades. Et nous savons, heureusement, que l’aliénation, la vraie, ne dit si bien son nom que lorsque les malades soignés et guéris – normalisés – justifient eux-mêmes l’oppression qu’ils subissent, et rentrent chez eux domptés.

Monsieur Koen GEENS

Ministre de la Justice

Boulevard de Waterloo, 115

1000 Bruxelles
Genval, le 11 octobre 2018

Votre Excellence,

Votre Sérénité,

Notre Ministre,

Me permettriez-vous d’entamer la présente – qui clôture mes interventions auprès de votre Honneur, et définitivement – par dire quelques mots concernant votre conception assez cynique de l’exercice du pouvoir. Dans la situation qui nous préoccupe depuis longtemps, votre principe d’action fut le silence qui est le plus cruel des mensonges, pire que ce qu’il couvre ou dissimule. Il n’y a là rien de grave, dirions-nous, car la véracité n’a jamais figuré, constate Hannah Arendt, au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques.

Mais cela revient à pousser dans l’ombre, Monsieur le Ministre, ce qui est plus grave que le mensonge, c’est-à-dire votre façon de dissimuler la réalité, dont vous êtes l’otage, derrière votre silence. Autrement dit, vous connaissez aussi bien que Monsieur Johan Leman, Madame Monique Renaerts et Monsieur Serafettin Pektas, président de Chair Fetullah Gulen à KUL,  les réponses aux quatre questions suivantes que je vous ai posées :

1. Selon vous, Monsieur le Ministre, l’organisation turque dénommée en français « La Communauté islamique Milli Görüş », en turc « İslam Toplumu Millî Görüş », et en allemand « Islamische Gemeinschaft Milli Görüş », dont le siège central se situe à Cologne en Allemagne, et dont la filiale en Belgique est récemment renommée « La Fédération Islamique de Belgique, est-elle une organisation politique ou religieuse indépendante des pouvoirs extérieurs, des « d’autres », comme disait Monsieur Marcourt ? Selon vous, quelle est la mission qui lui était assignée par ses fondateurs en 1969 en Turquie ?

2. Selon vous, Monsieur le Ministre, l’organisation turque dénommée en français « L’Union turco-islamique des affaires de Diyanet », en turc « Diyanet İşleri Türk-İslam Birliği », en allemand « Türkisch-Islamische Union der Anstalt für Religion e.V », dont le siège central se situe également à Cologne, et dont la filiale en Belgique est « La Fondation Turco-Islamique de l’Ambassade de Turquie » à Bruxelles récemment renommé « BTI Diyanet Vakfı », est-elle une organisation politique ou religieuse ? Quelle est, selon vous, la mission qui lui était assignée à Ankara lors de l’élaboration en 1981 du projet de sa constitution achevée à Bruxelles en 1983 en collaboration officielle avec les Loups Gris ?

3. Monsieur Melchior Wathelet, votre lointain prédécesseur, qualifiait ces deux organisations de « mouvements opposés » dans son courrier du 7 novembre 1994 (voir ma lettre du 7 juillet 2018). Selon vous, Monsieur le Ministre, de quel point de vue ces deux organisations s’opposaient-elles ? Du point de vue religieux ou du point de vue politique ?

4. Eu égard aux réponses que vous voudrez bien réserver à ces trois questions, est-il « normal » que ces deux organisations transnationales soient reconnues par l’Etat belge comme représentantes de ce qu’on appelle « l’islam turc » à travers leurs filiales constituées en Belgique en se parant des oripeaux de personne morale du droit belge telle qu’une ASBL, AISBL, fondation privée ou d’utilité publique, et ce en suivant vos souhaits et conseils officiels, Monsieur le Ministre (voir le point deux de la déclaration commune du 13 juin 2018 présentée au terme de votre rencontre, accompagné du Premier ministre, avec les représentants du prétendu « Exécutif des Musulmans de Belgique ») ?

Vous avez refusé de donner réponse à ces questions par crainte d’être acculé à avouer que vous ne pouviez pas ne pas reconnaître ces deux organisations turques d’extrême droite, citées dans les questions, comme représentants de ce que l’on appelle « l’islam turc », et vous ne pouviez pas ne pas désigner au mois de mai dernier leurs représentants comme président et vice-président de ce que l’on appelle « l’Exécutif des musulmans de Belgique ».

Je voudrais citer ici un événement, parmi tant d’autres, qui a mis en exergue le lien étroit entre ce dernier point et avec mes quatre questions restées sans réponses : Monsieur Recep Tayyip Erdogan, président de la République ‘presque islamique’ de Turquie, a proclamé récemment votre parti « ami de l’slam et de la Turquie » en demandant publiquement aux électeurs belges d’origine turque de voter pour CD&V à Genk aux élections communale du 15 octobre courant ? Je ne crois pas, et vous en conviendrez sans doute avec moi, qu’il soit excessif de penser que votre ami autoproclamé ait voulu par ce geste amical de vous présenter ses sentiments de reconnaissance pour, entre autres, ladite désignation du président et du vice-président du prétendu « Exécutif des musulmans de Belgique. »

Un ordre fasciste

L’enchainement rapide de plusieurs événements, comme celui que je viens de citer, a rendu caduc l’objet de mon courrier du 10 août dernier dans lequel je vous avais posées les questions évoquées ci-avant. Je ne m’attarderais pas ici sur l’exposé de ces événements qui ont pour mérite de confirmer l’existence réelle d’un ordre social qui régit dans notre pays le fonctionnement des sociétés parallèles, des célèbres ghettos, peuplées en majorité par des citoyens de confession musulmane et d’origine notamment turque et marocaine.

Comme je vous ai déjà dit dans ma lettre du 12 mai dernier, cet ordre social a toutes les caractéristiques d’un ordre fasciste ayant une capacité increvable à se maintenir en anéantissant toute possibilité de transformation réelle dans les ghettos. Pour le dire une fois encore avec les mots de François Galichet, Bertolt Brecht et Danielle Bleitrach, le fascisme n’est pas, Monsieur le Ministre, le contraire de la démocratie ; il n’est rien d’autre que la suspension de la politique dans le respect formel du jeu démocratique. A l’instar précisément de cet ordre qui règne sans partage dans les ghettos depuis plus d’un demi-siècle, le fascisme est la capacité increvable d’un ordre social oppressif à se maintenir en contrôlant, voir en annihilant, toute possibilité de transformation réelle dans la société.

La politique prise comme un jeu de dupe

Nous ne sommes pas, Monsieur le Ministre, les seuls bénéficiaires de votre cynisme politique, car dans d’autres circonstances, comme, par exemple, dans vos relations avec les magistrats, vous aurez agi de la même façon mais en « Napoléon si on veut être gentil ou en Despote prétendument éclairé si on veut l’être un peu moins », en estimant juste, encore et toujours, de devoir décider – d’exercer le pouvoir – comme vous l’entendez, en pensant tout bas « cause toujours mon lapin, je ferai ce que je veux ». Parce que le bonheur de vos sujets, selon Monsieur Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles, c’est vous qui veillez à leur accorder. Vous n’avez pas le monopole de ce cynisme.

Vous n’ignorez sans doute pas, Monsieur le Ministre, que Machiavel a décrit de façon extrêmement subtile, on pourrait dire « technique », comme le remarque Alain Badiou dans « Eloge de la politique », les procédures diverses de lutte pour la conquête et l’occupation du pouvoir,  ainsi que les qualités requises pour être l’homme de ce genre de combat. Il est vrai qu’aujourd‘hui, on ne voit pas grand-chose, et que je n’ai pas vu grand-chose durant plus de quarante ans, d’autre que ce combat, avec tout ce que cela implique de vilenie, de corruption, de mensonge, de tromperie, de violence, de falsification, de manipulations et d’injustice flagrante ; de fait, l’auteur du Prince montrait déjà au début du XVIème siècle que ces ingrédients étaient fortement liés à la question de la politique et de son exercice.

Vous n’ignorez sans doute pas, non plus, Monsieur le Ministre, que contre cette vision cynique de la politique d’une violence morale inouïe à bien des égards, s’est constituée une autre conception de la politique dans une histoire très tourmenté, très complexe, et en lien étroit avec la philosophie – discipline rarement abordée par professionnels de la politique, ni des techniciens du droit en général et du droit des affaires en particulier. Cette conception affirme que la politique entretien une relation constitutif avec la justice. Les philosophes se sont efforcés, tout au long de leur existence, de donner une définition précise de la justice. Mais quel que soit cette définition, Monsieur le Ministre, si on engage l’idée de justice dans la définition de la politique, on ne peut plus la définir simplement comme la conquête du pouvoir. La question centrale devient alors : « Qu’est-ce qu’un pouvoir juste ? » Ce n’est – surement pas – ni celui que j’ai connu en Turquie ni celui que j’ai connu en Belgique.

La démocratie conçue comme instrument de la conquête du pouvoir

Je pense que nous savons, que vous le savez, que tout le monde sait, Monsieur le Ministre, que le régime – « le meilleur des pires » – dans lequel nous vivons n’est pas démocratique au sens authentique du terme, comme le souligne encore Alain Badiou. Il l’est d’autant moins que nous ne sommes même pas sûrs que les gens que nous désignons lors du rituel électoral, et qui sont censés nous représenter, soient réellement ceux qui décident de ce qui va se passer dans le monde tel qu’il est. Il semble évident qu’il y a des maîtres dont le pouvoir est bien plus considérable que celui des élus. La question économique et financière est aujourd’hui, de l’avis même des gouvernants élus, si contraignante quant à la conduite des affaires publiques que non seulement nos représentants ne font finalement que représenter, mais qu’ils ne font plus souvent que de la représentation. Le pouvoir réel -« où le secret commence, commence aussi le pouvoir réel, dit Hannah Arendt – qui se négocient et s’exercent ailleurs, leur échappe sur la plupart des questions importantes.

Pour le dire avec les mots de Roger Dadoun, « ils désirent le pouvoir, cela s’appelle ambition ; ils progressent à coups de compromis et vilenies, cela s’appelle réalisme ; ils jouissent du pouvoir, cela s’appelle responsabilité ; ils le conservent par tous les moyens, cela s’appelle grandeur. » In fine, tout cela réduit la contribution du citoyen quelconque – engagez-vous, indignez-vous, soyez des citoyens responsables – à une pauvre convocation, tous les cinq ou six ans, dans ce qui est une mise en scène de décision déjà prise.         

Dans une lettre ouverte que je lui avais adressée le 14 avril 2015, certes indigné, voire même révolté, mais pas résigné, je reste néanmoins conscient du fait que la démocratie représentative, chez nous, consiste à déposer un bulletin de vote dans l’urne tous les cinq ans et à aboyer ‘librement’ sur les trottoirs le reste du temps à condition de laisser passer les caravanes, disais-je à Sa majesté le Roi Philippe. La preuve en est que, précisais-je, si je me permets aujourd’hui de vous adresser la présente, c’est pour pouvoir me dire demain que j’ai aboyé, et une fois encore, parce que j’ai estimé devoir le faire, parce que j’ai estimé juste de le faire, sans le moindre souci de plaire à qui que ce soit et pour quoi que ce soit.

Et ce avant de citer ces mots prononcés par Sa majesté feu le Roi Baudouin dans son discours de Noël en 1984 : « Une démocratie modèle », disait-il, « a besoin de citoyens bien informés et qui participent à tous les aspects de la vie collective. Des citoyens qui comprennent le fonctionnement de leurs institutions, qui saisissent les enjeux des débats politiques, qui mesurent les conséquences des décisions les concernant ». J’ai été très touché par ces propos eu égard à mon engagement très radical, en 1978, dans le combat contre l’instrumentalisation du fondamentalisme islamique à des fins multiples par l’Occident, dont la Belgique, et ses alliés musulmans, dont la Turquie, et cela après avoir soigneusement mesuré, dans ce domaine précis, les lourdes conséquences des décisions nous concernant et concernant le monde entier : lourdes conséquences que nous vivons aujourd’hui.

Conclusion définitive

Je ne sais pas ce que vous répondriez, Monsieur le Ministre, notamment aux jeunes gens qui ne peuvent plus envisager aujourd’hui la politique, et avec raison et lucidité, autrement que comme le lieu d’affrontement des cynismes et des opportunismes. Mais moi je leur livrerai bientôt mon témoignage, en décrivant le réel le plus honnêtement possible, le replaçant dans son contexte et donnant des clés permettant comprendre les origines des faits et leurs conséquences pour qu’ils puissent forger leur propre opinion.

Aussi, je leur transmettrai le conseil donné par Régis Debray (septante seize ans) à son fils (seize ans) : « Je te souhaite dit le père à fiston, de croire en quelque chose, et pas seulement d’accumuler des connaissances. On ne sort des clous qu’avec un indémontable chevillé au corps et si tu veux pouvoir aller jusqu’au bout de toi-même, préserve en toi la part du feu, je veux dire d’une foi, d’une ferveur, d’un élan. C’est le combustible dont nous avons besoin pour quitter l’ordinaire, en toute irresponsabilité. Cela t’augmentera et te rajoutera de la vie – quitte à l’écourter. Judicieux, soit, mais prudent, évite. »

Je n’oublierai pas de leur dire qu’il ne faut pas avoir peur de subir et de faire l’histoire à la fois parce que, comme le dit Paul Ricœur, « il y a un premier niveau, celui de l’histoire que l’on subit et celui de l’histoire que l’on fait. Par cette juxtaposition, je veux dire que je n’ai jamais abandonné la formule de Marx qui affirme que l’homme fait l’histoire dans des conditions qu’il n’a pas faites. Cet aspect, à la fois actif et passif, de la participation à l’histoire est constitutif de l’être humain en tant qu’historique. Un être historique, c’est celui qui a la fois subit et fait l’histoire. Il crée ainsi son identité dans cette double relation. »

Je ne manquerai pas non plus de leur transmettre ce choix de Socrate « Il vaudrait mieux pour moi d’être en désaccord avec tout le monde que l’être avec moi-même tout seul », ainsi que cette remarque de Ghandi  « Tout compromis repose sur des concessions, mais il ne peut y avoir des concessions quand il s’agit des principes fondamentaux. »

Que le droit soit dit et la Justice rendue.

Salut et respect.

Mustafa Uner Sari

 

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